Je trouve les écrits d’André Comte-Sponville formidables pour la simple et bonne raison qu’ils me renforcent narcissiquement. En effet, en les lisant, j’ai le sentiment de trouver intéressants et même de comprendre (!) des sujets qu’a priori je considère comme complexe.
Le premier jour de l’année est hautement symbolique: il "donne le ton" de l'an à venir (ce genre d'affirmation totalement gratuite n'engage que moi. Or je suis, comme tout un chacun, soucieuse de mon bien-être psychique. J'ai donc partiellement consacré cett journée à la lecture de Le capitalisme est-il moral ? 150 pages + 100 de questions réponses = rapide. Mais attention, c'est sérieux.
Commençons par la définition de 4 ordres, permettant de poser les limites à ce qui est permis ou pas, dans une société.
1) Ordre techno-scientifique
Par exemple la biologie, l'économie…
Structuré par ce qui est possible ou impossible.
Limité par :
2) Ordre juridico-politique
La loi, l’Etat
Structuré par ce qui est légal et illégal.
Limité par :
3) Ordre moral
Définition : ensemble des commandements inconditionnels que l’on s’impose à soi-même, ou dont on considère qu’ils s’imposent ou devraient s’imposer, universellement, indépendamment de toute récompense ou sanction attendue Selon Kant « l’impératif catégorique ».
Structuré par l’opposition du Bien et du Mal
Une distinction à noter : être moralisateur n’est pas être moral, et de citer Alain : « La morale n’est jamais pour le voisin ».
Limité par :
4) Ordre éthique ou amour
Structuré par la joie et la tristesse
Spinoza : « L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure ; la haine est une tristesse qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure ».
Pour les croyants, dont Comte-Sponville ne fait pas partie, cet ordre est limité par un cinquième, divin. Mais son absence de limite n’est pas très gênant : quel serait le danger d’un amour illimité ?
Suit une discussion aboutissant (logique) à la réponse posée par le titre: le capitalisme n’est ni moral, ni immoral, il est amoral. Il ne faut pas mélanger les ordres (ce que Pascal appelle le « ridicule » et, lorsque ce mélange est imposé par le pouvoir: une tyrannie : « ridicule et tyrannie vont ensemble au pouvoir prêt »). Ainsi l’économie et le capitalisme appartiennent à l’ordre 1, et si on peut introduire de la morale (ordre 3) par le biais des salariés ou dirigeant d’entreprises, ce n’est pas le capitalisme qui devient moral pour autant : ce n’est pas son problème ! Le sien est de faire du profit, de créer de la richesse à partir de la richesse. Un point c’est tout.
Au-delà de la discussion sur le capitalisme, l’ouvrage étant en fait la mise en page de conférences données par l’auteur dans des écoles ou devant des chefs d’entreprise, c’est l’idée de donner une sorte de grille d’analyse du monde actuel, de le rationaliser, que je trouve super ingénieuse. Je trouve que ça ouvre un champ de réflexion très vaste. L'auteur évoque notamment deux points sur lesquels je voulais m’arrêter.
1) Le premier me donne envie de m’impliquer civiquement. L’auteur introduit les notions de barbarie et d’angélisme : la barbarie est la volonté de soumettre un ordre supérieur à un ordre inférieur, et l’angélisme son contraire. Ainsi par exemple:"L’illégal n’est pas le mal. Le légal n’est pas le Bien. Quand on oublie cette différence pour se contenter de respecter la légalité, on est déjà dans la barbarie démocratique. » Ce serait le règne du "salaud légaliste": l'égoïsme n'est pas illégal, je n'ai que faire de la pauvreté, de la torture..., et alors? C'est un brin caricatural, mais c'est pour bien fixer les idées.
Selon moi, ceci peut inciter à être plus actif, plus critique (sans connotation négative) vis-à-vis de ce qu’on a parfois tendance à considérer comme acquis, ou établi.
D’autre part, la politique permettant le lien entre la morale et l’économie dont dépend quand même beaucoup notre organisation, ça me donne envie de la reconsidérer au sens propre du terme.
2) Le second est le suivant: pour l’auteur, on a besoin de morale parce qu’on manque d’amour (la morale nous dit de faire comme si on aimait), elle est question de volonté alors que l’amour ne se commande pas. La politique, la loi pallient au manque de morale: être poli, respecter la loi, c’est faire comme si on était vertueux. En résumé, le mieux c’est d’agir par amour (très rare hors du cercle familial ou amical proche), à défaut soyons moraux (pas facile non plus), et si on n’y arrive pas, soyons au moins respectueux des lois de la Cité (accessible).
Je trouve l’auteur un peu pessimiste sur l’humain. A moins qu’il ne soit simplement réaliste. Néanmoins il propose un idéal, avec des solutions de repli très acceptables quand même, et c’est réconfortant… Et il ouvre la porte de la spiritualité dans un bouquin traitant du capitalisme ! (Il l’a développée dans d’autres, très intéressants aussi).
Et bé voilà. Maintenant, comme dit l'autre, y'a plus qu'à.
J'insiste quand même: le livre est vraiment plus riche que cet échantillon. Et Comte-Sponville écrit vraissemblablement un peu mieux que moi (si si).

